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Writing POWER !

On peut l’appeler comme on veut, on s’en fou : « LicenceToWrite », ou « LTW » quand on est pressé, ou que l’anglais est pour vous une langue exotique, comme le Wolof…. 

Le collectif d’alcooliques, drogués et pervers (j’en oublie), à l’origine de ce site, est comblé d’annoncer l’heureux évènement. Le bébé se porte bien, il a une grenade russe dans la main droite, un lance-roquettes dans la gauche et un stylo Montblanc (c’est notre côté bourgeois) dans la couche culotte. Bonne nouvelle, la maman s’est tirée avec la sage-femme. 

Vous l’aurez deviné ; on ne va pas y aller par quatre chemins. LicenceToWrite.com est un site dédié à l’outdoor, via l’écriture. On va prendre la parole librement, en se faisant plaisir : une parole dans le vent, sans doute, mais libérée en tout cas. Le site fonctionne sans éditeur, sans pub, entièrement sur fonds propres. C’est l’avantage d’avoir dans le groupe, des personnes à la tête de fortunes colossales. 

LicenceToWrite est né en réaction au spectacle désolant du système médiatique. On me souffle dans l’oreillette un mot désuet qui convient bien à la situation : capilotade. L’heure est au « content » (contenu payant, du publi-rédactionnel pour être plus clair) ; à l’influenceuse (j’utilise le hashtag « meetoo » mais j’exhibe mon cul pour faire de l’audience) ; au bullshit marketing (no comment) et aux invectives sur les réseaux sociaux (les crétins ont désormais une caisse de résonance). Bref, on ne sait pas par quel coup de Jarnac, mais le sens s’est furieusement dilué dans les tuyaux digitaux. 

LicenceToWrite permet de publier des avis différents, des analyses parfois (il ne faut pas trop nous en demander), des nouvelles, des critiques de bouquins qui comptent (ou pas), des coups de gueule (l’indignation, c’est le plus facile à jouer, on a lu aussi Stéphane Hessel)… Le tout avec un certain ton, du recul, de la légèreté retenue par une gravité ou une urgence sous-jacente (là, on en fait trop). Sur LTW, on a souvent tort et presque jamais raison. Mais on l’ouvre. 

Les sujets abordés sont en accord avec ce que nous sommes : des pratiquants plus ou moins branques de sports outdoor. La fréquence des parutions ? On n’en sait rien. Ça dépendra du peu d’inspiration que nous avons et de nos jeux en extérieur. 

Pour les petits jeunes qui tomberaient totalement par hasard sur ce texte et qui auraient eu l’extrême courage de le lire jusque-là, le nom du site est inspiré de Licence To Kill, un vieux James Bond, vous savez, l’un de ces grands mâles blancs prédateurs, honnis par un certain militantisme virulent. « LicenteToWrite » est donc d’entrée, d’un mauvais goût primaire, à contre temps. C’est l’outdoor au pied de la lettre. 

Franck Oddoux

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VAE : CE PLUG QUI PASSE MAL !

Nous avons contracté un curieux syndrome : l’ECP (Esprit de Contradiction Pervers). Dans un premier temps, on s’enthousiasme sur des innovations, de nouvelles pratiques et une fois que le grand public s’en empare, on découvre naïvement les dévoiements qu’une utilisation de masse provoque. Donc, par un effet boomerang dont la psychanalyse découvre à peine les ressorts, on est conduit à défendre les positions inverses de ce que l’on a annoncé plusieurs années auparavant. Il en va ainsi du VAE. Trois lettres très peu glam, un acronyme triste comme une façade d’immeuble post soviétique. Le vélo à assistance électrique, puisque c’est de lui dont il s’agit, est devenu comme la bagnole nucléaire (pardon, électrique), un objet de convoitise marketing incontournable, obligé. Ou comment la bicyclette est passée à la vitesse du son, du statut de machine ringarde à un artefact de modernité. La mayonnaise a mis du temps à monter mais elle a pris d’un coup. Les ingrédients ? Batterie, facilité d’usage, peu ou pas d’efforts en selle et blanc-seing écolo/vert.

Les « vrais » cyclistes disjonctent… 

Dès l’apparition des premiers VAE, les arguments des cyclistes (les vrais, ceux qui tètent des bidons et glissent une escalope dans le cuissard pour ne pas s’échauffer le fondement) ont fait florès : « un vélo électrique, pourquoi pas une mobylette ? », « c’est de la triche, ils nous doublent dans les cols sans efforts », « ils ne sont même pas fatigués, ce n’est pas du sport », « un truc pour fainéants ». Des assertions contre lesquelles on s’était d’ailleurs élevé, arguant que les avantages du VAE sont nombreux et peu discutables : des personnes qui n’auraient jamais caressé l’idée de se frotter à une selle pendant des kilomètres, ont découvert les joies du vélo, des cyclistes de plusieurs niveaux et de tous âges peuvent partager la même sortie, on peut rouler plus longtemps et plus loin grâce à l’assistance, avec possibilité de franchissement importante, notamment en VTT électrique… Nous étions donc d’accord, voire très emballés, avec la philosophie de cette machine mi-techno, mi-homme. 

Le VAE, horizon indépassable de la pédale ? 

Et puis, d’années en années, les pourcentages de vente du vélo pluggé ont frétillé, progressé, flirté avec la croissance à deux chiffres. Depuis, les courbes de progression dudit marché ne cessent d’étonner… jusqu’aux plus fervents enthousiastes, décoiffés par ce succès. Même le fourbe Covid-19 s’y est mis en donnant un coup de main magistral : après le confinement, les ventes de VAE ont atteint une progression stratosphérique de 117% en un mois. En 2019, il y avait déjà 388 000 propriétaires de VAE, le chiffre d’un million est avancé pour 2024. Contrairement à la voiture électrique imposée aux conducteurs par le législateur (États, Europe), les lobbys écolos, les marques ; le VAE se vend sans même tordre le bras des acheteurs : ça se fait tout seul, presque naturellement comme la multiplication des petits pains. Nous sommes allés trainer nos chaussures de VTT au Vélo Vert Festival de Villard de Lans, le grand rassemblement européen des passionnés d’off-road où l’on peut tester les nouveautés des marques. On a fait les comptes sur les stands : sur les centaines de vélos exposés, on a dénombré seulement une vingtaine de machines dites « traditionnelles », celles mues à la seule force des mollets. Ce constat sur le terrain est confirmé par les chiffres qui montrent une baisse des ventes de vélos « mécaniques » (un vélo pourrait-il être autre que « mécanique » ?). L’avenir est donc à la prise, à la batterie, aux électrons. Le VAE, horizon indépassable de la pédale ? 

Des mômes très chébrans

Cet été, dans nos montagnes on a vu une déferlante de touristes que l’on retrouvait habituellement à l’autre bout de la planète en train de boire des cocktails low cost . Le Covid a rabattu tout ce beau monde chez nous. Cartes rebattues. Là encore, nous avons fait les comptes sur les chemins : en VTT, les vélos mécaniques ont quasiment disparu. Le coup de sang nous est venu quand on a vu tous ces gamins sur des VAE, pour faire le tour du village, pour aller au bord du plan d’eau, trainer sur les pistes… Alors que, dans le monde, l’un des premiers rêves de môme est d’avoir un vélo, en occident, nos gamins KFCisés passent directement à des machines électriques. Soyons réactionnaires jusqu’au bout et égrenons les questions : est-ce si dur de pédaler ? Ont-ils réellement besoin de ce fatras de technologie ? Qu’avons-nous manqué dans notre rapport à l’outdoor pour exiger une telle assistance ? Les corps de certains citoyens ont-ils été à ce point transformés en gelée ? Jusqu’où va-t-on aller dans l’humain augmenté ? Toutes questions qui ne concernent pas les cas évoqués plus haut : personnes âgées, partage en famille… on pourrait rajouter aussi certains urbains qui font de longs kilomètres pour aller au travail. Mais les autres, les personnes en pleine santé ? Le plaisir du pédalage, les vertus d’un minimum d’effort seraient-elles devenues des valeurs d’un autre âge ? 

Le VAE est au vélo ce que la boule lumineuse est au sapin

Le VAE, serait-il un curieux contre sens historique alors que les voyants de la décroissance, du respect de la planète et le retour à la simplicité des choses s’allument ? Car le vélo mérite mieux que l’affliction d’une batterie hideuse, depuis l’invention de la capsule de bière, c’est pourtant ce que l’humanité a fait de mieux : deux roues, un pédalier. Olivier Haralambon dans Le coureur et son ombre (1) a ces mots lumineux pour décrire la petite reine : « Le vélo porte cette essentielle et géométrique disposition au paradoxe – voire à l’oxymore. Antoine Blondin a pu le décrire, je le cite de mémoire, comme, « depuis le bâton à gauler les noix, l’instrument le plus efficace qui ait été consenti à l’homme pour prolonger l’efficacité de son geste ». C’est plus que ça. Il est sans doute peu d’objets capables de s’accommoder si bien les natures indécises, de convertir l’inefficace en efficace, le désespoir en projet. Le vélo épouse, bâtit et donne un destin aux corps aquoibonistes. Il n’est pas rare que le seul fait de l’enfourcher sublime sur l’instant des piétons insignifiants, que des corps déjetés s’illuminent et s’alignent comme des cathédrales vivantes, que de petits hommes inaperçus, gauches dans leur habit de ville, éclaboussent subitement autour d’eux. » Et vint le VAE qui est au vélo ce que la boule lumineuse est au sapin de Noel : un besoin inventé de toute pièce. 

La véritable écologie : c’est le mollet.

Le VAE, au même titre que la trottinette nucléaire est la tarte à la crème du marketing de la mobilité (douce ?). Il faut dire que le discours écologiste a été dévoyé, on a fait passer les batteries pour des lanternes, pour un parangon de préservation de la planète. On décarbone chez nous pour mieux carboner ailleurs. On ne veut plus voir la pollution des énergies fossiles et on préfère le silence de l’électrique quitte à dévaster certains pays pour faire main basse sur les terres rares. On n’engagera même pas ici la discussion sur le recyclage délicat des millions de batteries, la production d’électricité nécessaire… Non, le VAE, c’est écolo et politiquement correct… Ce type de vélo s’est glissé dans nos univers au même titre que la montre connectée pour courir, l’application pour randonner, les chaussures qui comptent nos pas et nos calories… On me souffle pourtant que la véritable écologie : c’est le mollet, qu’il soit rasé ou non. C’est le poumon qui se dilate, le cœur qui retrouve sa fonction première : battre. Il nous semblait que pratiquer une activité outdoor c’était, comme l’a écrit Rosa Hartmut, « rendre le monde indisponible ». S’échapper, se ressourcer… débrancher, justement. On s’est trompé, à cinquante ans, c’est comme la Rolex au poignet, si tu n’as pas un VAE, signe de branchitude, tu es un looser. 

Franck Oddoux

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Acheter « SURFER », c’était mettre un pas dans l’église…

J’ai commencé à dévorer des magazines quand j’avais dix ans. La course automobile me fascinait. Je lisais tout. Quelques années plus tard, la moto était une suite logique, elle était davantage à ma portée. Entre potes, on craquait sur l’attitude et la vitesse de Bob Hannah aux USA, Allessandro Gritti en enduro, Kenny Robert sur les ovales, pour ne citer qu’eux. Moto Verte, Moto Revue ont suivi Sport Auto, Virage et autres titres de l’époque. Les magazines étaient autant de « portes » que moi comme d’autres lecteurs, nous empruntions pour se projeter dans les univers de nos passions. La vie et le monde était à l’autre bout de ce « fil ». 

La vague d’émotion sur les réseaux sociaux est immense

Je ne sais plus quand je suis tombé la première fois sur SURFER. Sans doute à peu près à la même époque que les premiers Wind qui parlaient d’Hawaii. Il y avait une similitude entre ce qu’on pouvait ressentir au contact des univers de la moto offroad et le surf. C’était une question de liberté, d’aspiration à la liberté, d’engagement aussi, de passion pour ce qui bougeait fort. D’horizons lointains, de découverte du monde, d’aventure aussi. Fabrice Valéri d’Oxbow avait compris ça (le lien entre surf et moto), c’était aussi un ancien pilote de MX. Dare Jennings également qui a créé Deus Ex Machina bien plus tard. Ce lien vient de la conception californienne de la moto. De la vie je serai tenté de dire. Je rappelle que Bruce Brown le réalisateur de « Endless Summer », film culte des surfers a aussi été l’auteur de « On Any Sunday », long métrage culte des passionnés de moto. 

Revenons au surf. Très rares sont les magazines à avoir eu autant d’impact que ce qu’a eu SURFER. Dans le monde entier, bien avant le net. L’éditeur vient d’annoncer la fin de la parution et la vague d’émotion sur les réseaux sociaux est immense. Nous sommes en 2020, à l’ère d’Instagram et tout le gotha des surfers de par le monde parle de la fin d’un mythe, se rappelle un souvenir, un surftrip ou une couverture. En fait, la revue aura surtout incarné une communauté, c’est ce que tout ça dit aujourd’hui. Acheter SURFER, le lire, c’était mettre un pas dans l’église. Faire partie du mouvement. 

Plus de marketing, moins d’esprit, moins de recul, moins de récit. 

Ce qui est le plus dingue, c’est qu’elle a aussi été la référence pour les photographes, les directeurs artistiques, tous ceux qui voulaient faire un magazine le plus fou et le plus créatif possible. J’ai été abonné plus de dix ans, une grande partie de ma culture visuelle vient de là. A la limite, j’ai été photographe bien avant mon premier appareil photo. 

La disparition de SURFER ouvre un autre débat. La transmission d’une passion. Chaque époque doit avoir ses médias, mais si aujourd’hui les sources sont multiples, la disparition progressive des magazines et de la philosophie qu’ils portaient pourraient manquer. Plus de marketing, moins d’esprit, moins de recul, moins de récit. 

Un jour, je me suis retrouvé derrière une grille de départ en motocross. Un jour, je me suis retrouvé à Hawaii avec un stylo et un appareil photo, c’était quasiment écrit quand je regarde en arrière. J’ai voulu transmettre ce feu intense que les magazines m’avaient apporté. Je suis passé de l’autre côté du miroir. Je voulais dire par là, le pouvoir qu’avait la presse spécialisée. 

Surfing forever

Un dernier mot sur SURFER. Regardez bien la couverture avec les mots sur Surfing Forever. « If you don’t ever plan to quit, this means you plan on surfing forever ». Ce magazine américain s’interrogeait régulièrement sur les fondements de la passion pour le surf, sur le « pourquoi ». Ça m’a beaucoup influencé. Je pense qu’il y a un peu de ça dans ce que j’ai fait par la suite. 

Merci à SURFER et aux autres rédactions qui m’ont fait rêver et avancer.

Thierry Seray / www.codezero.fr

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Le windsurf est-il (définitivement) mort ?

Il est de petites morts symboliques qui font mal : l’historique shop « Naish Hawaï » d’Oahu vient de baisser le rideau. La lutte était définitivement inégale entre le tsunami Covid-19 et un marché du windsurf totalement atone ; mettre la clé sous la porte devenait inéluctable. Qui aurait imaginé cette triste fin pour le bouclar de Diamond Head, propriété de la famille Naish dont le fiston Robby est l’incarnation vivante du windsurf comme Edlinger pouvait l’être pour l‘escalade ? Les légendes, les mythes sont bousculés voire déboulonnés. L’époque balaye les certitudes et peut foudroyer un marché. Le windsurf n’est-il pas seul responsable de sa faillite ? Est-il une pratique en voie de disparition ? 

Souvenons-nous de l’autoroute A7, version 1985, celle du soleil, des cigales sur les aires et la grande plongée dans le sud. A l’époque, sur dix voitures fonçant à 110 km/, au moins quatre avaient du matériel de planche à voile sanglé tant bien que mal sur la galerie. On ne parlait pas encore de windsurf mais de planche à voile : le gros paquebot bien stable qu’il fallait porter à deux ou trois, qui explosait la consommation de la R18 de plusieurs litres tellement la prise au vent était terrible… La planche à voile, outil de plage, passe aujourd’hui pour un truc ringard. Ça ne l’était pourtant pas. C’était un outil de partage : toute la famille pouvait s’amuser dessus, quelle que soit sa forme physique, son âge ou son sexe. C’était un fantastique jouet polyvalent : on pouvait glisser avec une légère brise et taquiner le vent plus fort avec la célèbre voile tempête. Sans le gréement, elle devenait ponton de jeu, planche de SUP avant l’heure et jouet d’exploration de la plage vue de la mer. La planche à voile, bricolage d’un grand surf et d’une voile se vendait comme de petits (gros) pains. Un prix accessible a contribué à son succès quasi planétaire. Une ville comme Grenoble, coincée entre les montagnes (mais disposant d’un lac venté) comptait une quinzaine de surf shops ! Les anciens auront l’oreille qui frétille à l’évocation de certains magasins planqués parfois dans de petites rues improbables : Ia Orana, Vague à Bond, Mistal Shop (garagiste reconverti vendeur de boards), Service Loisirs, Ok Sport… 

Ce qui avait fait le succès de la planche à voile : facilité, convivialité, jeu.

La planche à voile était sans doute un peu trop « peuple », « main stream » pour qu’elle ne passe pas pour ringarde aux yeux de l’histoire. L’avènement du windsurf s’est empressé de donner un coup de volant dans l’autre sens. Don’t get me wrong, l’arrivée des petites planches et les horizons nouveaux ouverts (la trilogie : planning, saut, surf, vitesse) sont un progrès. Par contre, tout le discours de branchitude qui a accompagné la naissance des petites planches « sinkers » – soit celles qui coulent quand on monte dessus – a commencé à flinguer le marché. Pour s’amuser, il a fallu désormais un vent soutenu voire (très) fort. Il fallait aussi des abdos, des biceps (gros) et se revendiquer beach boy et d’une lointaine culture hawaienne. La cohabitation entre la glacière/bob/famille et le short à fleur/zinc sur la joue/jibe ne pouvait que saper les bases de ce qui avait fait le succès de la planche à voile : facilité, convivialité, jeu. Avec le water start, on venait de basculer d’une activité de loisir (et quasi de masse) à un sport réservé à une élite jeune et belle. Raymond et Sylvie ont commencé à aller voir ailleurs, tiens, du côté du VTT, par exemple… 

Dans le même temps, la presse et les marques ont amorcé une vaste déconnade. Selon l’idée vérolée que dans la presse spécialisée seuls les sportifs pointus achètent des magazines, le ton des papiers est devenu super branché (ils ont fait le même coup avec le snowboard). Le concept de « blaireau » a vu le jour, joli vocable qui désigne en gros « le-bon-père-de-famille-qui-veut-simplement-se-faire-plaisir-avec-un engin-de-plage-le-temps-des-congés-payés ». Dans un mystérieux grand écart symbolique, c’est à cette époque que plus on en avait une petite (planche) et plus on était viril. On se marrait bien à lire les reportages d’Hervé Hauss et autres pages saturées de photos de jumps, figures twikées… L’affaire devenait compliquée, de moins en moins accessible voire extrême. On nous vendait Sprecks et Hookipa alors que la plupart de véli-planchistes naviguaient sur le plan d’eau de Paladru avec des pêcheurs en cuissardes sur la berge. 

La grosse déconnade des marques

Les marques, pour justifier l’inflation de leurs prix, se sont jetées à corps perdu dans la complexification des produits toujours aussi fragiles et sujets à la casse (elles auraient inventé l’obsolescence programmée). Deux filaments de carbone et hop, 200 francs d’augmentation (les euros n’étaient pas encore nés), un boitier d’aileron intégré, 300, une poignée de wishbone soi-disant révolutionnaire 200, un tout nouveau mât en deux parties 400, une voile en monofilm 400… Et chaque année, une révolution technique censée changer le planchiste, pardon, le windsurfer, en rider en héros invincible : extrudé soufflé, double concave, triple concave tulipé, quadruple, aileron anti-cavitation, no-nose, matériaux issus de l’aéronautique, amortisseurs de talon… Il faut désormais changer, acheter, consommer pour être meilleur sur l’eau. La presse spécialisée et les marques fabriquent une tribu exclusive, une sorte d’entre-soi avec un cercle qui ne tarde pas à se rétrécir. Il faut intégrer ses codes ou se faire traiter de blaireau. C’est pourtant l’âge d’or du windsurf où les coureurs se pavanent sur la coupe du monde avec les bolides fournis par Audi, le sponsor. Un cigarettier aligne les dollars pour un circuit qui a de la gueule, Robert Tériitehau fait son show et la directrice du CROUS, alertée par des odeurs persistantes de résine epoxy découvre avec effroi que l’on shape dans les piaules de cité U. On ride Épluchures Beach, on s’encanaille à Tarifa, on pousse nos vieilles bagnoles pourries jusqu’à Essaouira, ville pas encore embourgeoisée à coup de dollars internationaux, javélisée et désormais site classé au patrimoine mondial de l’Unesco. On glisse sur l’eau avec la banane et c’est finalement tout ce qui compte. 

Les maires préfèrent les marinas : c’est plus bankable.

La descente aux enfers du windsurf était quasiment écrite, certains éléments de sa chute rappellent aussi ceux du snowboard : sport qui devient ultra spécialisé, recherche de la performance au détriment du plaisir, fédérations à la lutte pour récupérer des adhérents, marques qui découvrent peu à peu la concentration financière, concurrence d’autres activités plus « faciles » et accessibles. Il faut ajouter également que le windsurfer avec tout son barda fait une peu tâche sur les parkings Vinci du littoral. Les espaces de jeu se réduisent car les accès à la mer sont bétonnés et les portiques, barrières, caisses enregistreuses, plages réserves aux rabanes et autres bittes métalliques empoisonnent la vie de quiconque souhaite gréer son matos en s’extirpant de son van pourri. Les maires ont de tout façon fait leur choix : ce seront marinas, plages avec bains de soleil à louer, digues pour casser les vagues et cabanes à frites. 

Un tableau pas glorieux…

Quarante ans plus tard, si on fait les comptes, le tableau n’est pas franchement glorieux. Les surf shops se comptent sur les doigts de la main, les pratiquants ont quasiment tous migré vers le kite, le paddle ou sont allé voir ailleurs si le VTT, le trail running, le vélo de route ne sont pas, aussi, des activités vectrices de sensations fortes. Les marques dans un élan suicidaire continuent d’augmenter les prix (900 euros pour une voile, 2400 pour un flotteur) et font fabriquer à l’autre bout de la planète dans l’une des dernières usines. Toutes, ou presque, vendent aussi des SUP, des kites. Certaines disparaissent ou se retirent de ce marché (que sont devenus Mistral, North ?) où plus personne ne peut et veut payer le prix catalogue. Le winsurf n’a plus de visibilité médiatique, qui est capable de citer un nom de champion actuel ? Les magazines sont devenus des fanzines inconsistants ressassant depuis des décennies les mêmes sujets. Dans un effort désespéré (plus de moyens, d’abonnés, de ventes), ils tentent d’être moins élitistes en reparlant de freeride, slalom, foil : c’est trop tard. 

Le chant du cygne.

Sur l’eau, quelques ultra passionnés se disputent les vagues. Les derniers des Mohicans ont un excellent niveau, ils font de la résistance et ne troqueraient pour rien au monde leur wishbone. Certains fatiguent et se demandent jusqu’à quand ils pourront pratiquer encore cette glisse divine qui conjugue contact avec l’eau, vitesse, agilité, saut et surf. Car il faut être en forme, très en forme même pour ne pas subir, un peu comme en escalade. Les coureurs internationaux voient leurs contrats supprimés les uns après les autres, le World Tour a chaud aux fesses. Des young guns décomplexés sortent du bois, ils n’ont rien à vendre, sinon montrer leur immense talent. Cadors ou simples windsurfers de la première heure, tous se côtoient désormais dans le même espace de jeu : SUP, kite, foil, wing. Le windsurf, must-have des années 1985, est devenu une activité mineure de la glisse sur eau. Une simple réminiscence d’une époque glorieuse où tout réussissait à cette glisse qui se rêvait éternelle. 

Franck Oddoux

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Phygital ta mère

Connais-tu À l’envers à l’endroit de Noir Désir ? Ce titre a presque vingt ans, mais il aurait pu être écrit aujourd’hui. Et même si ses paroles sont plutôt destinées à illustrer le non-sens que l’on nous propose (impose ?) aujourd’hui dans ce monde qui nous enferme de plus en plus dans un schéma uniforme transformant chaque être pensant en consommateur décérébré, je me permets de les transposer au contexte sportif. Car oui, quand j’entends « On peut toujours rêver de s’en aller mais sans bouger de là », quelque chose fait tilt dans mon esprit en cette période post-confinement1.

S’en aller sans bouger de là ? Mais c’est précisément ce qu’on fait des dizaines de milliers de sportifs pendant le confinement, qui à courir sur son balcon, qui à avaler du dénivelé dans les escaliers de son duplex, qui à pédaler comme un forcené sur son home-trainer connecté à Swift, qui à rejouer l’Ultra-Trail du Mont-Blanc 2019 sur son tapis de course (inclinaison à vingt-cinq pour cent), qui a répéter El Capitan sur les prises vissées au lambris de son grenier, qui à traverser la Manche dans sa piscine de huit par quatre, un élastique autour des pieds relié au prunier qui n’a rien demandé. J’ai tout lu, tout vu, tout entendu pendant ce confinement.

Un élastique autour des pieds relié au prunier qui n’a rien demandé.

Et j’ai moi-même pédalé sur mon home-trainer dans la chambre d’amis reconvertie pour l’occasion en salle de sport. Oui, j’ai sué sur place, je suis allé loin dans la distance et dans l’effort, mais sans bouger de là. Et quelque part, ça a été salvateur dans cette période de privation d’espaces, je cite encore Noir désir : « Prière pour trouver les grands espaces entre les parois d’une boîte ». Mince, avaient-ils prévu le confinement, la pandémie, le Covid-19, et… l’annulation de dizaines et de dizaines d’épreuves sportives de masse ?

Car oui, en France (pour le moment), aucun événement rassemblant plus de 5000 personnes ne peut être organisé. Exit l’UTMB, bienvenue à la frustration de 8500 personnes environ qui vont se la mettre derrière l’oreille (leur montre GPS bien sûr). Pas le droit de faire la queue pour retirer son dossard, puis de faire la queue pour parcourir le salon du trail, puis de faire la queue pour entrer dans l’aire de départ, de brandir les pointes de ses bâtons en l’air quand la papesse chamoniarde du trail dictera son habituelle litanie, puis de faire la queue sur le sentier menant aux Houches, puis de faire la queue pour remplir ses bidons au premier ravito, puis… Bon, ok, j’en rajoute un peu, mais beaucoup le prendront quand même, ce rabe de queue, de gré ou de force.

Enfin non, cette année, il n’y aura rien à prendre. Nada, walou, queud : l’UTMB comme des tas d’autres épreuves sont annulées. Du coup des initiatives fusent pour courir les épreuves en « Off », c’est-à-dire à la cool (normalement), sans dossard (normalement), sans organisation (normalement), entre potes (normalement), sans débourser un centime (normalement). Ouais ouais ouais, je te vois venir : j’en rajoute encore un peu ? Ben non, pas tant que ça : on a vu fleurir dans les différents groupes de trail sur Facebook et ailleurs des propositions de courses en Off, même parcours même date que la course originelle, parfois très propres sur elles, mais parfois avec un encadrement officieux (comprendre non légal au regard de la loi française) et une « cotisation ». La loi de l’offre et de la demande, ça s’appelle. Bon, ce n’est pas joli joli, mais à la limite, ce n’est pas si pire.

« Phygital », néologisme entre « physique » et « digital ».

Non, le pire, à mon avis à moi que j’ai, c’est ça : le trail à la mode phygital. C’est Bruno Poirier qui nous en parle dans Ouest France2 : « Phygital est un néologisme entre ‘physique’ et ‘digital’. Pour les adeptes du e-commerce, le vocable ‘phygital’ […] remonte à 2013. Il fut longtemps l’apanage de la ‘Génération Y’ dans leur manière de consommer. Avec le temps, le sport est aussi devenu un moyen de consommation, les marques créant à la fois la demande et l’offre. Certaines courses sont même des marques, comme l’UTMB. C’est d’ailleurs lors de l’annonce de son l’annulation, que ‘phygital’ est sorti du dico des ‘milléniaux’. » Merci Bruno pour cette découverte linguistique et cette explication – j’apprends du même coup ce mot et le fait que je surfe sur le phygital moi aussi depuis des plombes, car qu’est-ce d’autre que du phygital un GPS qui mesure tes sorties, tes entraînements, tes courses, pour le transposer ensuite sur ton ordinateur afin d’analyser (ou pas) et de corriger (encore moins) certains axes de travail (ah ah). Ou encore, à l’inverse, la récupération de traces sur un site tel tracedetrail.fr pour découvrir un massif que tu ne connais pas encore ? Bref, je – nous – phygitalisons tous ou presque depuis pas mal de temps, mais nous ne le savions pas.

Oui, d’accord, le phygital se révèle parfaitement utile et compétent dans de nombreux cas, comme les deux exemples précédemment cités ou bien sûr cette période de confinement. Que l’on se serve de ces outils en période dégradée pour tout de même maintenir une motivation et de fait une bonne forme, pourquoi pas. Et même oui, bien sûr. Que l’on utilise les outils digitaux pour repérer des parcours avant de les exécuter, pour analyser son entraînement et chercher à mieux vivre sa pratique sportive, évidemment. Mais que l’on glisse vers une pratique à distance généralisée avec comme toile de fond « se mesurer », « battre le record », « des dossards numériques », comme l’expose Fred Bousseau dans l’interview de Bruno Poirier, aïe aïe aïe.

« C’est une opportunité de participer à la course en courant de chez soi. […] Les applications de sport […] peuvent être des dossards numériques. » C’est donc ça, le monde de demain, ce monde de l’après où la prise de conscience universelle doit permettre à l’humanité, ses dirigeants en tête, de voguer vers un apaisement général et une élévation spirituelle vers les plus hautes sphères ? Isaac Asimov aurait sans doute souri s’il avait pu lire Fred, lui qui avait imaginé une humanité dans laquelle chaque personne vivrait sur une planète différente et n’aurait de contact avec ses congénères qu’extrêmement rarement. J’espère que les personnages d’Asimov ont accès à Swift et que les connexions inter-planètes sont meilleures que l’ADSL d’Orange…

Où sont le trail, le cyclisme, la natation, là-dedans ?

Bref, où sont le trail, le cyclisme, la natation, là-dedans ? Une course cycliste sur Swift n’est-elle pas plus proche d’un jeu vidéo que d’une vraie course cycliste ? C’est en tous cas ce que laissent penser les résultats et les propos des coureurs cyclistes professionnels qui se sont fait laminer par les habitués de l’application lors des courses organisées pendant le confinement. Ce n’est pas moi qui le dit, mais Lilian Calmejane3, : « En fait le niveau est bien plus élevé sur les courses amateurs virtuelles que sur le Tour de France… »

Mais bref (encore), à la limite, que les professionnels de la pédale se fassent ridiculiser par des professionnels du numérique (mais qui ont tout de même un sacré coup de pédale, hein), ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. Non, ce qui me gêne vraiment, c’est que certaines personnes plutôt influentes dans le milieu sportif puissent envisager de virtualiser nos sports de la sorte. Alors certes, tout ça est bien utile dans le monde de merde dans lequel on vit en ce moment (je ne sais pas vous, mais moi de voir défiler des gens dans la rue masque en travers du visage, et de voir des enfants dans les cours d’école avec des visières de soudeur sur la tronche, ça me file la gerbe), mais il faudrait peut-être se rappeler l’une des facettes essentielles du trail, en particulier version ultra : le partage.

Tu sais, le partage, ce mot qui englobe les poignées de main ou les bises, les sourires francs, les demandes sincères de nouvelles, le café partagé en grelottant en attendant le départ à cinq plombes du mat’, les confidences à 2000 mètres d’altitude après 120 bornes, complètement défoncés par la distance, le dénivelé, les maux de ventre, le manque de sommeil, la ligne d’arrivée franchie main dans la main, et cette bière partagée cinq mètres après la ligne, avachis sur des chaises de jardin. Ouais, le partage quoi, mais version 1.0 hein, parce qu’aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on glisse vers le…

Là t’es peinard de bout en bout, tu maîtrises tout, personne t’emmerde.

Le partagytal ? Ben oui, faut suivre quoi, le partagytal c’est le partage version Phygital. On se fait son UTMB digital chacun chez soi sur son tapis de course (n’oublie pas l’inclinaison à 25%, je te l’ai déjà dit) – en plus l’avantage c’est que tu te fais moins chier que dans la montagne puisque tu peux regarder Netflix en même temps – et à la fin, on like et on commente la course de ses virtual partners et on se boit sa bière peinard sur son canap’, éventuellement en commentant ses coups durs par Skype – « À trois heures du mat’ j’étais trop défoncé, j’ai fait une micro-sieste de 8mn30 sur la serpillère à-côté de mon tapis de course, ça m’a reboosté grave ! ». En plus même pas la peine de prendre une douche de légionnaire après la course, de se traîner lamentablement jusqu’à sa tente au camping, de se taper la route du retour, les embouteillages, toutes les réjouissances du retour à la maison… Non, là t’es peinard de bout en bout, tu maîtrises tout, personne t’emmerde, même pas de bénévole pour te dire pendant la course « t’as fait le plus dur bravo ! » alors que t’es aux Houches, ou « ravito dans 5mn » alors que tu viens d’entamer l’ascension du Grand Col Ferret. Ouais, t’es seul dans ta piaule, personne t’emmerde. T’es seul…

C’est bien ça le pire, et bien sûr nous parlons ici du sport, mais il en va de la société et de la vie en général : peu à peu nous glissons vers une individualisation extrême. Oubliés les principes de mutualisation, de solidarité : payer pour les autres ? Ah mais non, ils n’avaient qu’à travailler plus à l’école ! Mais c’est passer un peu vite sur l’inégalité des chances qui sévit dans notre société, bien loin de cette phrase que j’ai lue quelque part, mais bon sang je n’arrive plus à me souvenir où – « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Un autre bouquin d’Asimov peut-être ?

La course à pied est sortie des stades dans les années 70 pour s’émanciper des règles trop strictes et d’une gouvernance centralisée4 (lisez ce document pdf en note 4, il y a des anecdotes qui valent vraiment le détour). Le reflet d’une époque bien sûr. Et puis à la fin des années 90, la course à pied a de plus en plus migré des routes vers les sentiers5 (je vous recommande, non je vous commande, si vous ne l’avez pas encore fait, de lire La folle histoire du trail de Jean-Philippe Lefief, et le fait que ce soit un pote n’y est pour rien : c’est un super bouquin). Les épreuves de pleine nature se sont multipliées, envoyant les coureurs aux quatre coins du monde (au sens propre : aucun continent n’y échappe !), sur les distances les plus variables, dans les environnements les plus extrêmes (désert, haute montagne, bois et boulevards parisiens (sic !)).

Prends une direction au pif, et cours, pédale, marche, peu importe…

Alors ne me dis pas que la prochaine évolution de la course à pied (et du sport en général, puisqu’on peut faire le parallèle en cyclisme avec le VTT, ou en natation avec les épreuves grand public de nage en eau vive, voire le swimrun), non par pitié, ne me dis pas qu’après avoir quitté les stades pour les routes, puis les routes pour les chemins, nous allons quitter les chemins pour… nos salons, garages, chambres d’amis et autres balcons6 ?

Pour finir ce billet comme je l’ai commencé, avec Noir désir donc, je t’invite à cesser de te « courber encore et toujours pour une ligne droite ». Sors de chez toi en vrai, ouvre ta cage thoracique et inspire un grand coup (bien sûr ceci n’est pas valable si tu habites une métropole de plus de 200000 habitants, désolé), prends une direction au pif, et cours, pédale, marche, peu importe, en souriant aux gens que tu croises, et en profitant pleinement de cette possibilité qui nous est donnée d’aller et venir librement. « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage. » Le voyage, ça commence au premier pas en dehors de ta maison.

Par Emmanuel Lamarle.

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Pleine nature, pleine conscience ?

J’ai lu un dimanche matin, il y a une paire de semaines, un chouette texte de Cédric Sapin-Defour1 à propos de la manière qu’il a de nommer la nature, sous-entendu le rapport qu’il entretient avec cette même nature, et son évolution au fil du temps – immersion, conquête, éblouissement, pèlerinage, partenariat, amitié, alter ego… Je vous recommande ce long billet (disponible sur son mur Facebook), on sent qu’il y a du vécu et du jus de cerveau qui a coulé. Sans compter l’émotion, celle qui pique et qui éclabousse. Bref, peu après avoir lu Cédric, je suis allé courir sur les contreforts des montagnes chartroussines, sous la pluie, en forêt, seul. Et j’ai pensé à ce rapport à la nature, à la vision de Cédric, à son évolution dans cette vision au fil des ans et des expériences. Et en fonction de la maturité aussi. Et du confinement2 bien sûr. Peut-être que le rapport que l’on entretien à la nature, c’est un peu comme le rhum : d’autant meilleur qu’il est ancien et qu’on est rationné.

La nature à toutes les sauces.

Mais revenons à Cédric et à son interrogation de départ, qui venait du terme « pleine nature » que l’on emploie partout et à toutes les sauces : sport de pleine nature, activité de pleine nature, loisirs de pleine nature, logement en pleine nature, rassemblement de pleine nature, etc. Alors si la coupe est parfois pleine à employer ces termes à tout-va, la nature ne l’est pas souvent, pleine, car du motocross à la tentative de record du nombre de participants à un apéritif en pleine nature3, les activités de pleine nature s’en écartent bien souvent, de la nature – la verte qui sent bon et produit de jolis sons.

Et je me suis demandé si moi, les activités que je pratiquais en pleine nature, l’étaient vraiment, « de pleine nature » ? Par exemple : un ultra-trail. Nous sommes quelques dizaines, centaines, milliers de pinpins qui nous élançons sur un parcours balisé de 100, 160 kilomètres, avec une infrastructure, des ravitaillements, du matériel « lourd », des règles, le tout dans un aspect compétitif. Pleine nature ou pas ? Je ne crois pas. Et pourtant : kilomètre 110 de ce même ultra-trail, seul dans la nuit, frontale éteinte, la lune au-dessus de moi, les herbes qui me caressent les jambes dans cette descente technique, un sentiment d’union avec ce qui m’entoure, de plénitude, l’immersion totale, faire partie d’un tout, être là et pas ailleurs… Pleine nature ou pas ? Hum, le verdict est complexe.

Est-ce le nombre qui dénature la nature ? Tout seul, ça passe, à 20 dans 100 mètres carrés, c’est mort ?

Sont-ce les règles que l’on s’impose qui la contraignent et lui ôtent son entièreté ? Une sortie entre potes en courant cheveux au vent, ça passe, la même sortie avec un parcours bien défini, un chrono et un temps limite, c’est mort ?

Est-ce notre équipement, barrière physique entre « elle » et « nous » ? Nager à poil dans un lac de montagne, ça passe, en combinaison sèche, c’est mort ?

Est-ce l’aspect compétitif, à l’opposé de l’idée même de nature – même si la friponne a bien souvent recours à la compétition pour se perpétrer elle-même ? Touchez deux mots des lapins de garenne aux wallabies4

Et puis encore : cette femme de type asiatique que tous les matins, lorsque je me rendais à pied au travail à Vanves5, je voyais courir à une allure ridiculement faible – mais courir, oui, courir –, dans un minuscule square vaguement verdoyant et complètement cerné d’immeubles grisâtres, si bien que le soleil devait à peine parvenir à caresser la surface des feuilles de l’unique arbre du parc quelques minutes par jour au plus fort de l’été ; oui cette femme, n’était-elle pas en train de pratiquer une activité de pleine nature à deux pas du périphérique parisien ?

Expérimenter la nature, glacière, à la main…

Et cette famille, il y a quinze jours, lorsque nous sommes allés nous immerger dans cette magnifique prairie de Sure, un lieu splendide perché à 1500 mètres d’altitude, une prairie à l’herbe si verte qu’on la croirait photoshopée, une herbe parcourue de taches de couleur jaune, blanche, violette, et ceinte de barrières rocheuses austères sillonnées par les sentes de mouflons surfant sur les pierriers, cette famille donc qui montait à la prairie glacière à la main, allait-elle expérimenter une activité de pleine nature ?

Je crois que non : elle allait plutôt dénaturer la nature. Car une telle beauté de prairie, véritable Eden mais en vrai, est-elle bien un lieu pour lâcher du décibel, descendre des binouzes, s’exclamer à propos de ce rocher en forme d’éléphant et rigoler à gorge déployée de la dernière saillie de Sibeth ? Ou est-ce un lieu – que dis-je, une entité – à respecter, à choyer, à juste effleurer, sans bruit, sur la plante des pieds, le souffle retenu, pour ne pas la déflorer ? Au sens propre bien sûr, – je suis gentiane printanière – mais surtout, surtout, au sens figuré. Laissons la nature… naturelle.

Mais que dire alors des croix plantées aux sommets, des spits fichés dans les falaises, des panneaux siégeant aux croisements, des parkings attendant au pied des itinéraires, des cartes et topos alléchant le quidam moyen, lui promettant monts et merveilles tout en étant rentré à l’heure pour l’apéro ?

La nature doit-elle être un sanctuaire où seuls les « vrais » pourraient se rendre ?

Mais qui sont les « vrais » ? Et qui dit que ce sont eux qui sont les vrais ? Eux-mêmes ? Juge et partie ? N’est-ce pas biaisé ? Et même carrément baisé ?

Alors je courais, j’étais trempé, j’étais heureux, mon esprit divaguait, je glissais, mes cuisses étaient douloureuses, mais de cette bonne douleur, celle du muscle qui travaille – contractions concentriques et excentriques, c’est rigolo de se dire qu’une contraction musculaire peut être excentrique, c’est cocasse même –, en somme je jouais au cœur de cette nature pas si naturelle puisque sous mes pieds se déroulait un sentier. Sans humain, pas de sentier, juste des sentes animales, de vagues traces. Mais là, non, c’était bien un sentier. Et pourtant, là, tout à mon effort et à mes divagations, je me sentais en pleine nature, c’est-à-dire dans une nature pleine et indivisible, dans laquelle je me mouvais avec simplicité, avec respect, avec discrétion – même si ceux qui me connaissent et connaissent donc ma physionomie pourraient rire à l’idée que je puisse être discret –, bref je faisais corps avec ce qui m’entourait. Et même plus : corps et esprit.

Ce n’est pas le matériel qui fait les sports nature

Alors, n’est-ce pas ça, être en pleine nature ? « Ça », ce serait être en pleine conscience d’être en nature, et s’y exprimer pleinement. La nature, elle, elle est toujours pleine. Elle n’a besoin de rien pour être pleine, elle est ce qu’elle est – que le soleil brille, qu’il pleuve, qu’il vente, que l’on soit au sommet du Mont Ventoux ou dans la Fosse des Mariannes. Mais c’est bien la manière dont nous, nous nous comportons dans cette nature, qui nous donne le ressenti de pleine ou pas. Être en pleine conscience de ce que l’on fait rend l’expérience de ce que l’on fait plus « pleine ». Pas besoin d’avoir fait l’ENA pour comprendre ça. En plus c’est à la mode la pleine conscience, comme dans « méditation de pleine conscience » – t’écris un bouquin avec en baseline « La méditation de pleine conscience » et peu importe ce qu’il y a dedans tu vas faire ton beurre.

Donc reprenons : ce n’est pas le nombre, ce n’est pas la gore-tex, ce n’est pas la glacière, ce n’est pas le dossard, ce ne sont pas les spits, les panneaux, les cartes et tout ce joyeux bordel qui nous permet de pratiquer nos « sports outdoor » qui font que la nature est pleine ou pas. Non, c’est la nature de notre relation à la nature qui le fait. C’est notre esprit, notre envie, nos prédispositions envers Elle. Veux-tu l’expérimenter, la ressentir, la connaître, t’y fondre en somme, juste faire partie d’elle, ou veux-tu la conquérir, t’en servir comme d’une toile de fond pour peindre ton expérience à toi qui va la bousculer elle ?

D’ailleurs, nous-mêmes, nous faisons partie de la nature. Nous sommes la nature, en ce sens que nous sommes à la fois issus de la nature, et qu’une fois là, nous contribuons à son développement – un appauvrissement, une dégradation, une destruction étant des développements. Et tout comme un mouflon au-dessus de la prairie de Sure, un oisillon sous une gouttière du vingtième arrondissement, ou un poisson-chat dans les douves du château de Sully expriment leur nature en courant, piaillant, ouvrant bêtement la gueule, nous, nous… courons, nous randonnons, nous escaladons, nous picolons, nous partageons, nous discutons. Nous jetons nos putains de masques6.

Notre nature est multiple, complexe, changeante. Ma manière d’exprimer ma nature et donc de vivre pleinement mon expérience de la nature n’est pas un absolu. Ni par rapport à mes contemporains, ni par rapport à mon moi passé, ni par rapport à mon moi futur. Être en accord avec sa propre nature, accepter qu’elle puisse changer, évoluer au fil des années, des expériences, des rencontres, et exprimer cette nature dans le respect de ce qui nous entoure, n’est-ce pas là, finalement, faire l’expérience de la pleine nature ? Au Bois de Boulogne comme en Forêt de Brocéliande. Amen, et merci Cédric.

Par Emmanuel Lamarle