02 / 06 / 2020

Pump Up the volume

Les stations de ski n’arrêtent pas de nous vanter les vertus du zen, du silence, des grands espaces purs dans lesquels on se ressource. Chalet, feu de cheminée et blanchot qui batifole dans la poudreuse… L’image d’Épinal a pourtant de la chevrotine dans l’aile. Nos stations sont devenues des boites à musique où le niveau sonore élevé tente de masquer un vide symbolique. Impossible de se poser à la terrasse, boire un coup ou simplement flâner sans subir une cascade de décibels. Pire, on nous sert de la soupe tirée de la sono mondiale. Le main stream passe aussi par nos oreilles. Ici, en altitude, pas de groupes locaux, de diversité musicale : toujours la même rengaine, les mêmes morceaux, les mêmes pseudos artistes ou platines peu inspirées. L’horizon sonore est beuglant à défaut d’être subtil. C’est fort, insipide, ça use et ça énerve. Parce que le son doit être bon ou laisser la place au silence : plaidoyer pour des décibels pertinentes.

Par MG (texte & illustration). May 2020.

 

Tympans percés

J’ai toujours aimé la musique, presque plus que tout. Autant que la montagne d’ailleurs. Au point de devenir musicien. La montagne elle, était déjà sous mes pieds. Grand dieu, les deux ensembles, c’est un cocktail parfait. Combien de jours dans ma vie ai-je passé à rider en me chantant dans la tête le morceau qui déchire et qui – de facto – transforme ta session en carte postale. Puis aller au bar du coin ou au pub, boire des bières avec les copains en écoutant du bon son et se raconter les exploits du jour (D’ailleurs compter les jours c’est dur mais les bières que j’ai tombées… Heu comment dire… Je préfère pas savoir), se fendre la gueule en se moquant du style de ce bon vieux Bill! Hein Bill! 

Avec une zique pareille ça te donne des ailes pour aller causer à la dame même si c’est pas ta catégorie… 

Refaire le monde, discuter à la cool en remuant la tête et/ou taper du pied en se disant, putain comme c’est bon c’tte zique. Et les petits concerts, les quizz, et l’Marco qui veut faire écouter sa dernière gallette en import russe de contrebande. Et… la jolie brune qui a les yeux qui pétillent en écoutant « Rock with U » du grand Michaël… Avec une zique pareille ça te donne des ailes pour aller causer à la dame même si  c’est pas ta catégorie… Regarder le soleil se coucher paisiblement sur l’aiguille des glaciers avec « The horse with no name » d’America dans le casque, et quelques larmes dans les yeux parce que la jolie brune s’était barrée… Mmmm. Causer ? Discuter à la cool ? Commmmmmmennnnt ?

 

Il était une fois…

Au tout début, il y avait la montagne, puis les hommes s’y sont installés. Pourtant les conditions de vie y étaient parfois dures… Mais la nature, même lorsqu’elle est cruelle, est généreuse pour qui sait ce qu’il veut et accepte ce qui s’offre à lui. Ici le rythme des saisons est plus que nulle part ailleurs un spectacle magnifique, une cérémonie perpétuelle du temps et des éléments. 

(Si, si, ouvres tes esgourdes camarade. Moi aussi la musique classique me fait chier mais n’empêche…)

Bref, J’aime à penser que Vivaldi -bien que Vénitien- (Pas la couleur de cheveux, la ville aux bottes en caoutchouc) fut inspiré pour ses quatre saisons par l’univers des montagnes. Car à l’écoute de ses concertos pour violons, nul besoin d’être musicien pour entendre et imaginer les brises légères ou les orages fiévreux de l’été, les tourbillons de couleurs des feuilles de l’automne, le silence du manteau blanc de l’hiver ou les ruisseaux et torrents du printemps portés par le chant des oiseaux. (parfois la poésie envahit mon esprit embué…).

Ce sont les reflets d’une contemplation sans fausse note, et ne vous en déplaise, une belle évocation de son propre environnement… Vaste sujet, surtout de nos jours.

La montagne, outre le concerto de l’ami Vivaldi, est déjà un opéra à elle seule : dantesque, grandiose, sublime

Car dans chaque lieu que ce monde nous offre, que ce soit de par la culture des hommes ou simplement de par la beauté de mère nature, il y a déjà une forme musicale qui s’en rapproche… Et la montagne, outre le concerto de l’ami Vivaldi, est déjà un opéra à elle seule : dantesque, grandiose, sublime. Un décor où les forces en présence offrent une dimension musicale sans pareil… (Roulements de tambours… Suite au prochain paragraphe.)

Il serait long d’évoquer tous ces sons, qui peuplent vallées et forêts, sommets et villages d’antan… Mais lorsque les premiers voyageurs, un peu explorateurs ou aventuriers vinrent dans les montagnes, j’imagine sans efforts que tous leurs sens furent mis en éveil comme jamais. Quelle « claque » cela a dû être. Bien que la « claque » soit toujours d’actualité (chaque fois que le soleil décline sur les sommets et que je suis en montagne, je reste stupéfait par ce paysage ou pourtant je suis né) certaines choses se sont… diluées.

Un autre monde est né de cette rencontre entre les hommes et cette univers sauvage. L’aventure s’est… adoucie, édulcorée ? 

Peut-être l’a-t-on tellement vendue – et ce dans tous les sens du terme – que désormais la montagne est autre chose que ce spectacle magnifique, que cet « opéra » en quatre actes, que ce terrain d’aventures humaines peuplés de légendes baroques.

 

C’était le bon temps…

Car il fut un temps ou une parenthèse s’ouvrait sur l’insouciance et le bonheur de l’instant, où l’on avait confiance en l’avenir, où le progrès était un dogme discutable mais « innarêtable ». Un âge où les grandes idées étaient de grandes causes, où une certaine vision du futur embrassait les volontés de toutes parts qu’elles soient politiques, sociales, économiques, artistiques… touristiques ? On appelle cela aujourd’hui, les 30 glorieuses. C’est dire… 

Les « vacances » ne sont plus un privilège, le tourisme est désormais une économie (un mal ?) nécessaire, que s’ouvre l’ère de « l’or blanc », là que naissent de belles stations de ski, d’autres moins belles (de pire en pire en fait), là que l’on massacre le littoral (il faut voir les images de la côte d’azur vers 1930 pour comprendre ce que l’on a perdu à jamais…), là qu’apparaissent ces horreurs style le Club Med, là que les promoteurs immobiliers se frottent les mains… là où les « bronzés » seront plus bronzés que jamais. 

 

C’est le début du processus où la montagne « millénaire » perd sa propre culture remplacée par celle du tourisme de masse. Mais pendant ce long (faut voir hein?, pas si long en fait…) processus mes amis, quelle fiesta ! Putain bordel, quelle époque incroyable. J’en bave encore rien que d’y penser. Que ce soit à Courchevel ou au Col du Rousset (trou paumé du Vercors ou j’ai grandi, on ne choisit pas hein !) les classes sociales, à défaut de se mélanger pouvaient se côtoyer.

Que ce soit à Courchevel ou au Col du Rousset (trou paumé du Vercors ou j’ai grandi, on ne choisit pas hein !) les classes sociales, à défaut de se mélanger pouvaient se côtoyer. Et que ce soit dans le car du mercredi ou en haut de Sarenne, entre odeurs d’œufs durs ou de saucisses-frites, entre salles hors-sac (y’a que les vieux qui peuvent comprendre) et restaurant de la mère Desmond, entre le bar de la Colonne (faut y être de Bourg gazier!) et celui de Jean-Gui sur le front de neige, bercés par RMC ou Bernard Lenoir dans la 204 du daron ou par les BeeGee’s au night-club local tenu par Riton et sa mégère… Avant même que la rue du moulin ne devienne Mills Street… Pinaizze que c’était bon.

Je n’échangerais aucune de ses folies là contre un baril d’une autre folie, douce ou amère, après tout qu’importe.

 

Réveille-toi, ouvres les yeux et tes esgourdes

C’est dans ce tourbillon portés par une qualité de vie dont on ne pouvait espérer alors qu’il n’en soit autrement. Que la bande son forgée par les influences de la première moitié du 20 ème siècle allait être sans équivalent. Jazz, Swing, Blues, Rock n ‘roll, Pop, Folk, Hard Rock, Punk, Disco, Rap, Hip Hop, Electro, Techno, Indus, Heavy Metal… etc… etc… Une merveille absolue de diversités, de styles et de genres, d’artistes et de groupes fabuleux qui deviendront l’abécédaire musical du siècle suivant. 

Un 21ème siècle désabusé – pardon- minable. Oui minable. Ce siècle qui n’a jamais trouvé son style à lui, dont on ne peut en personnifier l’air du temps, puisque, justement, il passe son temps à récupérer les images d’Épinal du précédent pour les vendre dans un emballage plus « actuel ».

Le comble d’ailleurs pour les nostalgiques – et j’en suis – c’est que les trous du cul fan de ce monde « digitalisé » pensent que parce qu’on regarde avec tendresse dans le rétro, on est réactionnaire ou au mieux dépressif… (Tout en roulant dans une mini Clubman millésime 2020, sans doute pour ses qualités incomparables mais pas pour ce qu’elle représente historiquement : Le swinging London par exemple… mmm… Non ?).

DJ Kevin travaille sa chorégraphie entre poussages de fader et tournages de boutons, sans même une galette en vrai dans la sacoche. Le tout sur une clef USB

Cette époque ou musicalement on croule sous les reprises pourries, les covers sans âmes, pire encore les « Tributes Bands » ersatz de groupes de légendes avec postiches et fringues de circonstances jouant l’album culte à la note près… putain de schizophrénie ! 

T’en a pas marre de beugler « hyyyywéééétouuuellllle » comme un goret, au risque de massacrer pour toujours dans l’inconscient collectif une putain de belle chanson… (si à cette époque bénie -60/70/80/90 – on avait eu que des tributes de band de Maurice Chevalier, t’écouterais quoi ducon?) Ah oui pardon, j’oubliais, ou bien aussi évidement

DJ Kevin qui travaille sa chorégraphie entre poussages de fader et tournages de boutons, sans même une galette en vrai dans la sacoche. Le tout sur une clef USB.

Au secours. Pendant ce temps, la scène musicale actuelle (hors circuit mainstream évidement) qui est d’une richesse incroyable, n’a jamais le droit de cité. Non, les magazines musicaux font une 1738 ème couverture avec les Rolling Stones… (Et j’adore les Stones, mais bon ça va quoi). Le but c’est de continuer le boulot, pas de répéter en boucle la même rengaine…

 

Médiocratie

Oui, ce 21ème siècle est minable, médiocre. Oui médiocre. Une démarche artistique sincère ne peut y exister, il y a ce qui est rentable et ce qui ne l’est pas. (Il fut un temps où la musique dite « commerciale » était excellente, ce n’était pas incompatible, on ne faisait pas de distinction d’ailleurs.) 

Il y eut un temps où être artiste, musicien, chanteur était un « vrai » métier », auteurs, compositeurs, interprètes « habités » voir les trois ensembles, et pas seulement des « entertainers » guidés par une boite de prod parisienne à la noix. La musique était le reflet de nos vies et ou on pouvait s’y reconnaitre et se souvenir du nom de l’artiste que l’on écoute… Il suffit d’aller faire un tour sur les ondes pour comprendre. Plus de programmateurs, des ordinateurs. La même playlist qui tourne en boucle toutes les quatre heures. Le son compressé au point qu’on ne comprend pas un mot lorsqu’il y a un gus qui parle. Vocoder et autotune (les mètres étalons du cache misère) au taquet. Etc…

Il y eut un temps où être artiste, musicien, chanteur était un « vrai » métier », auteurs, compositeurs, interprètes « habités » et pas seulement des « entertainers »

D’un côté, ces milliers, millions d’amateurs (ce n’est pas péjoratif) (Heu… si en fait…) qui ont transformé le métier d’artiste en loisir créatif (et pas que dans la musique) et de l’autre côté une sorte de nouvelle aristocratie du show business, qui d’ailleurs n’exerce plus, il vaut mieux être juge à « The Voice mes couilles » que d’aller faire son Taff, c’est à dire écrire des chansons. Finalement Wharhol aura eu raison sur un point. Tout le monde aura son quart d’heure de gloire.

Même si c’est un quart d’heure de merde. C’est démocratique. Mais maintenant c’est en médiocratie que nous vivons… Et quand un truc est mauvais, il faut masquer cette « vilaineté »… Avec un peu d’astuce(s) et d’espièglerie(s) (un peu comme Candy*)…

 

Bling Bling, Boom Boom et… patatras

Causer dis-je ? Parler ? Partager ? Heuuu… À la « cool » ? Ben oui parce-que tous nos moments en montagne sont faits pour être partagés. Et la musique doit en être la bande son. Pas le prétexte…

En bon (ex) gamin de la génération X, comme on dit, je me souviens que lors de la sortie du film Into the wild (de l’excellent Sean Penn) – accessoirement avec le meilleur album finalement de Pearl Jam, même si c’est Eddie Vedder en mode solo… (Ça va hein, humour;))- j’avais été marqué non seulement par le film, qui je crois aura été en quelque sorte le « Jeremiah Johnson » de notre génération, mais aussi par ce que découvre pendant son voyage le héros, Alexander Supertramp (pas le groupe, triple buse) : « le bonheur n’est réel que s’il est partagé… ». J’ai la faiblesse de croire que c’est un peu vrai…

Et à l’heure du partage globalisé, du social network mondial, de l’avènement du règne absolu de la communication, on ne partage rien. C’est vrai en ville mais aussi sur nos cimes. Non. Ni conversations, ni idées, ni avis ou opinions. Bien mal en point pour le faire, noyés dans tout ce bordel ambiant.

Le Bling Bling…Et la musique qui va avec c’est le Boom Boom

Car en fait, il n’y a qu’un courant qui génère suffisamment de buzz pour faire le buzz, c’est… putain ça m’arrache la gueule : c’est le « Bling Bling » ! Oui le Bling Bling…Et la musique qui va avec c’est le Boom Boom. Et comme c’est mauvais à un point sans pareil et bien (*Voir syndrome de Candy, Chap.4) il faut mettre le son très, très, très fort. Si fort, que tu ne peux pas parler et t’entendre parler, que ton interlocuteur est dans le même cas et que du coup… T’es comme un con avec ton Mojito à 15 balles. Et si tu essayes de décrocher un mot – y’en a qui tentent – c’est le hurlement avec postillons en mode typhon classe 4 dans la barbe et les oreilles… Bof…

Sur le même principe que l’art contemporain (une autre belle escroquerie), comme t’as peur de passer pour un naze si tu te plains (du volume sonore entre-autre), hé ben… Tu fermes ta gueule.

En même temps, t’aurais bien de la misère à te faire entendre vu le niveau sonore, avec la sono qui balance ses 120 dB et les caissons de basses qui t’encerclent comme Lucky Luke par les indiens… Et le pire c’est que la plupart du temps le son est si mauvais que t’entends rien. Ni des autres, ni la musique. 

Et quel bonheur également de manger avec le dernier morceau à la mode (tellement à la mode que c’est le même dans tous les bars et restos de toutes les stations… et tous les soirs) tellement fort que t’entends même pas ce que tu manges (oui je sais c’est bizarre comme concept, mais c’est l’effet que ça me fait…)

Misère. Et pis maintenant c’est le même cirque en terrasse des restos sur les pistes. Façon beuverie, limite technival pour petit bourges désœuvrés. Alcool au litre ou au mètre, on s’en branle pourvu que tu dérouilles. Gadgetobouffe thématiques avec trois lignes de vinaigre balsamique (pas oublier hein) sur une ardoise pour que ce soit bien chiant à becqueter. Avec même parfois « pestacle » façon cirque du soleil, déco Damidot, champagne à poudre d’or pour pisser doré et streap-teaseuse en sloggy à paillette… Wow. T’en veux du Bling Bling… Boom, boom. Toujours plus ? Y’a même un festival du style… Putain l’enfer… Misère.

 

Épilogue 

Tout ça c’est pour oublier. Oublier que c’est mauvais, oublier que tu t’emmerdes, tellement tout est vide de sens. Pourtant, il y en a un juste sous ton nez, de sens. Si tu te fais chier à la montagne au point de « t’isoler » dans un environnement pareil, nul besoin de « viendre » hombre. Bientôt Elon « Muskle » sauveur de l’humanité aura sa station sur mars. Bientôt pour toi, des milliers de décibels, de bling, de boom, de…

Le paradis est ici et maintenant, et c’est nous qui le transformons en enfer.

Bientôt tu oublieras même cette bonne vieille terre et sa beauté. Car tu n’as pas compris… Le paradis est ici et maintenant, et c’est nous qui le transformons en enfer.

Alors non, je ne veux rien oublier, je veux me souvenir de chaque instant, profiter de chaque détail, me rappeler de chaque coucher de soleil, poser mes yeux sur cet horizon éternel, respirer à fond car c’est là que l’on peut le faire plus que nulle part ailleurs. Me dire que c’est la montagne le bijou, nul besoin d’écrin. Mais le temps passe dis donc, c’est l’heure de l’apéro… Beer Oclock mate…

Le vent souffle paisiblement et j’entends encore la mélodie… « The answer, my friend, is blowing in the wind…The answer is blowing in the wind. »

Vivement qu’ils se barrent sur Mars…


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