30 / 11 / 2020

LA PLEINE NATURE, C’EST QUOI AU JUSTE ?

J'ai lu un dimanche matin, il y a une paire de semaines, un chouette texte de Cédric Sapin-Defour1 à propos de la manière qu'il a de nommer la nature, sous-entendu le rapport qu'il entretient avec cette même nature, et son évolution au fil du temps – immersion, conquête, éblouissement, pèlerinage, partenariat, amitié, alter ego… Je vous recommande ce long billet (disponible sur son mur Facebook), on sent qu'il y a du vécu et du jus de cerveau qui a coulé. Sans compter l’émotion, celle qui pique et qui éclabousse. Bref, peu après avoir lu Cédric, je suis allé courir sur les contreforts des montagnes chartroussines, sous la pluie, en forêt, seul. Et j'ai pensé à ce rapport à la nature, à la vision de Cédric, à son évolution dans cette vision au fil des ans et des expériences. Et en fonction de la maturité aussi. Et du confinement2 bien sûr. Peut-être que le rapport que l'on entretien à la nature, c'est un peu comme le rhum : d'autant meilleur qu'il est ancien et qu’on est rationné.

Par Emmanuel Lamarle. Photos F.Oddoux.

 

 

La nature à toutes les sauces…

Mais revenons à Cédric et à son interrogation de départ, qui venait du terme « pleine nature » que l’on emploie partout et à toutes les sauces : sport de pleine nature, activité de pleine nature, loisirs de pleine nature, logement en pleine nature, rassemblement de pleine nature, etc. Alors si la coupe est parfois pleine à employer ces termes à tout-va, la nature ne l’est pas souvent, pleine, car du motocross à la tentative de record du nombre de participants à un apéritif en pleine nature3, les activités de pleine nature s’en écartent bien souvent, de la nature – la verte qui sent bon et produit de jolis sons.

Et je me suis demandé si moi, les activités que je pratiquais en pleine nature, l’étaient vraiment, « de pleine nature » ? Par exemple : un ultra-trail. Nous sommes quelques dizaines, centaines, milliers de pinpins qui nous élançons sur un parcours balisé de 100, 160 kilomètres, avec une infrastructure, des ravitaillements, du matériel « lourd », des règles, le tout dans un aspect compétitif. Pleine nature ou pas ? Je ne crois pas. Et pourtant : kilomètre 110 de ce même ultra-trail, seul dans la nuit, frontale éteinte, la lune au-dessus de moi, les herbes qui me caressent les jambes dans cette descente technique, un sentiment d’union avec ce qui m’entoure, de plénitude, l’immersion totale, faire partie d’un tout, être là et pas ailleurs… Pleine nature ou pas ? Hum, le verdict est complexe.

Une activité de pleine nature à deux pas du périphérique parisien ?

Est-ce le nombre qui dénature la nature ? Tout seul, ça passe, à 20 dans 100 mètres carrés, c’est mort ? Sont-ce les règles que l’on s’impose qui la contraignent et lui ôtent son entièreté ? Une sortie entre potes en courant cheveux au vent, ça passe, la même sortie avec un parcours bien défini, un chrono et un temps limite, c’est mort ?

Est-ce notre équipement, barrière physique entre « elle » et « nous » ? Nager à poil dans un lac de montagne, ça passe, en combinaison sèche, c’est mort ? Est-ce l’aspect compétitif, à l’opposé de l’idée même de nature – même si la friponne a bien souvent recours à la compétition pour se perpétrer elle-même ? Touchez deux mots des lapins de garenne aux wallabies4

Et puis encore : cette femme de type asiatique que tous les matins, lorsque je me rendais à pied au travail à Vanves5, je voyais courir à une allure ridiculement faible – mais courir, oui, courir –, dans un minuscule square vaguement verdoyant et complètement cerné d’immeubles grisâtres, si bien que le soleil devait à peine parvenir à caresser la surface des feuilles de l’unique arbre du parc quelques minutes par jour au plus fort de l’été ; oui cette femme, n’était-elle pas en train de pratiquer une activité de pleine nature à deux pas du périphérique parisien ?

 

Expérimenter la nature, glacière à la main…

Et cette famille, il y a quinze jours, lorsque nous sommes allés nous immerger dans cette magnifique prairie de Sure, un lieu splendide perché à 1500 mètres d’altitude, une prairie à l’herbe si verte qu’on la croirait photoshopée, une herbe parcourue de taches de couleur jaune, blanche, violette, et ceinte de barrières rocheuses austères sillonnées par les sentes de mouflons surfant sur les pierriers, cette famille donc qui montait à la prairie glacière à la main, allait-elle expérimenter une activité de pleine nature ?

Je crois que non : elle allait plutôt dénaturer la nature. Car une telle beauté de prairie, véritable Eden mais en vrai, est-elle bien un lieu pour lâcher du décibel, descendre des binouzes, s’exclamer à propos de ce rocher en forme d’éléphant et rigoler à gorge déployée de la dernière saillie de Sibeth ? Ou est-ce un lieu – que dis-je, une entité – à respecter, à choyer, à juste effleurer, sans bruit, sur la plante des pieds, le souffle retenu, pour ne pas la déflorer ? Au sens propre bien sûr, – je suis gentiane printanière – mais surtout, surtout, au sens figuré. Laissons la nature… naturelle.

La nature est-elle bien un lieu pour lâcher du décibel, descendre des binouzes ?

Mais que dire alors des croix plantées aux sommets, des spits fichés dans les falaises, des panneaux siégeant aux croisements, des parkings attendant au pied des itinéraires, des cartes et topos alléchant le quidam moyen, lui promettant monts et merveilles tout en étant rentré à l’heure pour l’apéro ?

La nature doit-elle être un sanctuaire où seuls les « vrais » pourraient se rendre ? Mais qui sont les « vrais » ? Et qui dit que ce sont eux qui sont les vrais ? Eux-mêmes ? Juge et partie ? N’est-ce pas biaisé ? Et même carrément baisé ?

Alors je courais, j’étais trempé, j’étais heureux, mon esprit divaguait, je glissais, mes cuisses étaient douloureuses, mais de cette bonne douleur, celle du muscle qui travaille – contractions concentriques et excentriques, c’est rigolo de se dire qu’une contraction musculaire peut être excentrique, c’est cocasse même –, en somme je jouais au cœur de cette nature pas si naturelle puisque sous mes pieds se déroulait un sentier. Sans humain, pas de sentier, juste des sentes animales, de vagues traces. Mais là, non, c’était bien un sentier. Et pourtant, là, tout à mon effort et à mes divagations, je me sentais en pleine nature, c’est-à-dire dans une nature pleine et indivisible, dans laquelle je me mouvais avec simplicité, avec respect, avec discrétion – même si ceux qui me connaissent et connaissent donc ma physionomie pourraient rire à l’idée que je puisse être discret –, bref je faisais corps avec ce qui m’entourait. Et même plus : corps et esprit.

 

Ce n’est pas le matériel qui fait les sports nature

Alors, n’est-ce pas ça, être en pleine nature ? « Ça », ce serait être en pleine conscience d’être en nature, et s’y exprimer pleinement. La nature, elle, elle est toujours pleine. Elle n’a besoin de rien pour être pleine, elle est ce qu’elle est – que le soleil brille, qu’il pleuve, qu’il vente, que l’on soit au sommet du Mont Ventoux ou dans la Fosse des Mariannes. Mais c’est bien la manière dont nous, nous nous comportons dans cette nature, qui nous donne le ressenti de pleine ou pas. Être en pleine conscience de ce que l’on fait rend l’expérience de ce que l’on fait plus « pleine ». Pas besoin d’avoir fait l’ENA pour comprendre ça. En plus c’est à la mode la pleine conscience, comme dans « méditation de pleine conscience » – t’écris un bouquin avec en baseline « La méditation de pleine conscience » et peu importe ce qu’il y a dedans tu vas faire ton beurre.

Veux-tu l’expérimenter, la ressentir, la connaître ?

Donc reprenons : ce n’est pas le nombre, ce n’est pas la gore-tex, ce n’est pas la glacière, ce n’est pas le dossard, ce ne sont pas les spits, les panneaux, les cartes et tout ce joyeux bordel qui nous permet de pratiquer nos « sports outdoor » qui font que la nature est pleine ou pas. Non, c’est la nature de notre relation à la nature qui le fait. C’est notre esprit, notre envie, nos prédispositions envers Elle. Veux-tu l’expérimenter, la ressentir, la connaître, t’y fondre en somme, juste faire partie d’elle, ou veux-tu la conquérir, t’en servir comme d’une toile de fond pour peindre ton expérience à toi qui va la bousculer elle ?

D’ailleurs, nous-mêmes, nous faisons partie de la nature. Nous sommes la nature, en ce sens que nous sommes à la fois issus de la nature, et qu’une fois là, nous contribuons à son développement – un appauvrissement, une dégradation, une destruction étant des développements. Et tout comme un mouflon au-dessus de la prairie de Sure, un oisillon sous une gouttière du vingtième arrondissement, ou un poisson-chat dans les douves du château de Sully expriment leur nature en courant, piaillant, ouvrant bêtement la gueule, nous, nous… courons, nous randonnons, nous escaladons, nous picolons, nous partageons, nous discutons. Nous jetons nos putains de masques6.

Notre nature est multiple, complexe, changeante. Ma manière d’exprimer ma nature et donc de vivre pleinement mon expérience de la nature n’est pas un absolu. Ni par rapport à mes contemporains, ni par rapport à mon moi passé, ni par rapport à mon moi futur. Être en accord avec sa propre nature, accepter qu’elle puisse changer, évoluer au fil des années, des expériences, des rencontres, et exprimer cette nature dans le respect de ce qui nous entoure, n’est-ce pas là, finalement, faire l’expérience de la pleine nature ? Au Bois de Boulogne comme en Forêt de Brocéliande. Amen, et merci Cédric.





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