25 / 11 / 2020

Nous, Crétins des Alpes (et des Pyrénées), on aime les choses franches du collier, les interlocuteurs droits dans leurs bottes. Les parties de poker menteur, très peu pour nous. Du fond de nos vallées reculées où nous avons à peine l’électricité, où nous nous lavons une fois par semaine les dents au savon noir, on pensait innocemment que notre florissante industrie du ski avait l’oreille de nos dirigeants. On vient pourtant d’être passés au lance-flammes, bernés par une pseudo consultation. Le gros bec Bunsen fait des cloques, et nous, les cloques, on n’aime pas ça. 

La terre sur les tapis mœlleux de l’Élysée, ça énerve nos dirigeants. 

Pourtant, on pensait sincèrement que nous étions devenus fréquentables, surtout depuis que l’on prend scrupuleusement nos pastilles d’iode afin de diminuer la taille de nos goîtres, une protubérance qui étonne encore aux soirées de l’ambassadeur à Paris (alors qu’à Saint Michel de Maurienne, ça passe comme une lettre à la Poste). Même chose pour la terre sous nos chaussures que l’on sème sur les tapis mœlleux de l’Élysée, ça semble énerver nos dirigeants. 

En tout cas, suite aux décisions du Château, il ne reste plus qu’à balayer nos cendres et les disperser au vent des cimes. Brûlés au troisième degré nous sommes. 

Même les curés ont fait mieux que nous !

Nos instances censées défendre notre cause en haut lieu (on ne citera aucun nom car elles sont très promptes à condamner tout avis dissonant) ont fait un lobbying très tardif, désordonné et finalement inaudible. Elles n’ont même pas anticipé le fait qu’il peut y avoir des décisions supra nationales venant de l’Europe… Alors que l’Italie devrait fermer ses stations jusqu’en janvier et qu’elle met la pression à l’Allemagne et l’Autriche pour en faire de même, il y avait de grandes chances pour que notre président aille aussi dans ce sens : ça s’appelle l’harmonisation européenne. On aurait aimé qu’ils s’entendent un peu avant, par exemple, sur les diplômes européens de moniteurs de ski qui ont leurs plombiers polonais, certains moniteurs anglais, qui avec leur diplôme délivré sur un sous bock de bière, ont fait une concurrence déloyale honteuse. Mais avec le Brexit, 2000 moniteurs fish & chips rentrent désormais chez eux (1). Dans ce cas, l’harmonisation européenne n’y est pour rien dans la résolution du problème. Un gros doute : l’Europe ne servirait-elle à rien et même, serait-elle une forme d’embrouilles en fermant de manière concertée nos stations ? Ça s’appelle la double peine. En tout cas, retour dans nos cordes, pas d’ouverture avant le 20 janvier. Même les curés ont fait mieux que nous avec l’ouverture prochaine des lieux de culte. Il faut dire que toutes les mesures de protections ont été prises par les sacrées soutanes : hostie passée au gel hydro-alcoolique, cabines individuelles en plexiglas avec missel Apple connecté, confessionnal pressurisé, prêtres qui ne joueront plus avec les petits garçons sur leurs genoux, ou alors seulement avec des gants… Les stations auraient dû s’inspirer de l’église pour le lobbying, car elle a prouvé que Dieu existe : le Puy Du Fou n’a-t-il pas été ouvert avec des jauges bien au-dessus des limites légales ? (2)

On anesthésie à la gnole, un élixir floral…

Notre médecin de campagne qui a surtout suivi de longues études vétérinaires, nous avait pourtant bien averti, et ce, dès le mois d’octobre : ce qui allait coincer pour l’ouverture des stations, c’est l’absence de lits en réanimation/traumatologie dans les hôpitaux de Moutiers, Albertville, Grenoble, Sallanches, Briançon… « Réa », ils n’ont que ces mots à la bouche… De part chez nous, on anesthésie à la gnole, un élixir floral de tout premier ordre qui soigne quasiment tout. Et puis, ceux qui chutent à ski et se pètent, méritent tout simplement d’être balancés dans le Doron, aux truites. Un skieur doit savoir tenir debout sinon il fait de la luge. Mais sans doute, doit-on payer pour les décisions ineptes d’un centralisme d’état qui dépense sans compter pour une administration incompétente gangrénée par des technocrates. Le genre de système pyramidal qui enchaine les scandales comme nous les diots au petit déjeuner. On ne va pas s’étendre ici sur la longue liste des décisions illogiques et cafouillages… Que font les ARS au juste ? Pas de cliniques privées qui peuvent prendre le relais ? On a le droit de consommer collé-serré dans les supermarchés mais pas de skier sur une piste bleue ? Avec notre bon sens paysan, on aurait bien vu par exemple les milliards d’euros d’aides à Air France (quelle entreprise vertueuse !) détournés au profit des personnels soignants et à la création de nouveaux lits en réa. Voici notre programme électoral, un peu bas du front, on en convient. 

Troisième rang mondial derrière l’Autriche et les USA

Non, nous nous sommes lourdement trompés, on a bien vu assis devant nos télés en noir et blanc, quand le président a parlé sur Antenne 2 : il n’a pas apprécié nos cadeaux. La caisse de vin de Savoie (le bon, pas celui qui nous sert à décoller les vieilles tapisseries) et la boule à neige avec edelweiss pour Brigitte n’ont pas suffi à infléchir l’infléchissable. Apparemment, là-haut, au-dessus d’Albertville, dans une contrée reculée que l’on appelle Paris, les dirigeants boivent plutôt du Dom Pé. D’un point de vue économique, on ne peut pourtant pas dire que l’on n’a pas le sens des affaires. Le ski, ce sont 250 stations, 10 milliards d’euros de retombées, 10 millions de touristes et plus de 120 000 emplois directs. Avec nos gueules de Crétins des Alpes, nous sommes au troisième rang mondial derrière l’Autriche et les USA. Nos mains calleuses savent compter les grosses coupures que l’on planque dans des boites en fer au fond de nos grands jardins. D’ailleurs, chez nous, on ne dit pas « comment ça va » mais « combien ça va ». On traine cette mauvaise réputation injustifiée. Réflexe, quand les touristes nous serrent la main, ils recomptent leurs doigts. Nous avons inventé la première conversion de l’euro : un franc est équivalent à un euro. À tous les ronchons de l’économie, il faut dire qu’il faut un sacré talent pour vendre une pizza à presque 20 euros, sans doute l’effet de l’altitude, au-delà de 1500 mètres, les chiffres sont comme la levure, ils gonflent. Donc, nous, contrairement à une certaine frange de la population, on crée de la richesse et on rapporte à l’état qui ne nous oublie jamais au moment des taxes : bénéfices, TVA, dîme et gabelle… L’autre pays où l’on va planquer nos valises de cash doit bien rigoler : la Suisse qui a ouvert ses stations de ski, ils vont faire une saison exceptionnelle. Dubaï également où les fortunés dépensent sans compter vu que l’interdiction de Moon Boots vient de frapper les montagnes hexagonales. 

On va faire de la résistance

Bon, et maintenant, on va faire quoi pendant que nos télésièges à plusieurs millions d’euros pièce servent de perchoirs à choucas ? On a bien vu que les bâtiments de l’Urssaf et du RSI ont été enveloppés préventivement d’un film d’amiante, certains désespérés, en effet, pourraient être tentés par la stratégie du briquet. Entre le réchauffement climatique, les attaques récurrentes des écologistes et maintenant la Covid, on va être obligé de vendre notre Porsche Cayenne. C’est de notoriété publique, en montagne, on est tous imposés à l’ISF : le saisonnier logé dans un 20 m2, le perchman qui se gèle les meules au pied du petit téléski à l’ombre, le serveur du restau d’altitude, celui qui se casse le dos pour faire essayer des pompes de skis, le plongeur, le commis de cuisine, l’éboueur… 

Avec cette crise qui n’en finit plus, nos enfants risquent même de devoir faire des études pour échouer salariés dans une administration. C’est moche. On aurait même vu des sous-sols de locations de skis reconvertis en cabines sex-cams pour du porno agricole… Mais quelle misère symbolique ! Dans un premier temps, on va faire du yoga à nous : descendre quelques sapins à grands coups de tronçonneuse, radical pour libérer ses chakras. On va faire aussi de la résistance, après tout, nous sommes un peu les descendants des maquisards, les causes perdues sont faites pour les gens têtus… comme nous. 

Par Franck Oddoux

Il ne reste plus qu’à balayer nos cendres…

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